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Les petits curieux

J’ai une question existentielle à vous poser : pourquoi la langue française s'obstine-t-elle à utiliser les chiffres romains?


Rien qu'en me posant la question, je replonge directement dans les méandres de mon esprit, direction des souvenirs si lointains et traumatisants que je préférerais franchement les oublier : mes années lycée.

Alors, qu'on soit bien d'accord, je n'étais pas du tout une mauvaise élève. Bien au contraire, j'étais plutôt du genre première de classe ☺️. Mais… je n'arrive toujours pas à me détacher de cette immense vague d'angoisse qui me submergeait dès que je croisais des chiffres romains en cours d’histoire. C'était le bug total, je n’y comprenais ABSOLUMENT rien ! Du coup, je skippais purement et simplement leur lecture. Pour moi, c’était un vrai casse-tête.

Pourquoi utiliser un système qui ne fait que rendre la lecture difficile ? C’est la question que je me posais jusqu’à ce que je trouve des réponses.

En Europe, et plus particulièrement en France en 2021, la décision de certains musées de retirer les chiffres romains a déclenché une immense polémique nationale. En effet, quatorze musées français, dont le célèbre musée du Louvre à Paris ont fait le choix d'y renoncer au motif qu'ils seraient devenus indéchiffrables tant pour les visiteurs locaux que pour les touristes étrangers. À la suite de cela, un échange officiel au Sénat français entre la sénatrice française Else Joseph et la ministre de la Culture de la France a permis de dégager les principales raisons du refus d’abandonner ce système d’écriture.


1. Un rempart contre « l'appauvrissement » intellectuel

  • L'argument des autorités françaises : Pour les défenseurs de la tradition, abandonner les chiffres romains sous prétexte qu'ils sont "trop difficiles" pour les jeunes ou les touristes est une capitulation pédagogique.

  • La référence clé : C'est le cœur de l'intervention de la sénatrice Else Joseph au Sénat français, qui parle de « nivellement par le bas ». Pour ces institutions, l'école doit élever le niveau des citoyens, et non pas simplifier la culture pour s'adapter à la baisse des connaissances.

  • L'idée force : Supprimer les chiffres romains, c'est priver les futures générations d'une clé de lecture essentielle pour comprendre les monuments, les tombes et les livres anciens.


2. La sacralisation du temps et de l'Histoire

  • Le prestige visuel : Dans l'inconscient collectif francophone et latin, le chiffre romain extrait le texte du quotidien. Les chiffres arabes servent à compter l'argent ou les distances ; les chiffres romains servent à graver le temps (le sacré).

  • La rupture esthétique : Selon les partisans de l’écriture romaine, écrire « Louis XIV » confère une majesté et une distance historique que « Louis 14 » détruit instantanément, en le faisant ressembler à un simple numéro de rue ou à un joueur de football.

  • Le point de vue italien : Face à cette décision, la presse en Italie s'est d'ailleurs insurgée contre les choix français, qualifiant cette simplification de « suicide culturel ». Toucher à la numération romaine reviendrait, selon eux, à renier la racine latine commune de toute l'Europe culturelle.


3. Le confort visuel et la « grammaire de l'œil » (L'argument typographique)

  • La règle de l'art : Les codes de l'Imprimerie Nationale en France ne conservent pas cette règle par pur snobisme. Ils répondent à une logique de différenciation graphique.

  • L'explication : Dans une page d'histoire saturée de dates et de statistiques (ex : « En 1789, le peuple de Paris... »), l'utilisation des chiffres romains pour les siècles (XVIIIᵉ) ou les rois (Louis XVI) crée des repères visuels immédiats. L'œil fait tout de suite la différence entre une quantité chiffrée et un ordre chronologique.

Mon point de vue sur la situation

N'étant pas européenne, je n'ai aucun attachement émotionnel particulier à cette préoccupation: j’ai simplement hérité de la langue française avec tout ce qu’elle comporte au travers de la colonisation.

Et même si je saisis parfaitement la dimension historique de leur point de vue, je ne peux m'empêcher de repenser à la lycéenne que j'étais à Yaoundé, en classe de seconde. Face à un tableau noir couvert d'inscriptions qui me semblaient indéchiffrables, ces chiffres étaient bien plus un handicap qu'un pont vers le savoir.

Quant au fameux argument du "nivellement par le bas" brandi par la sénatrice et la ministre françaises, il me laisse sceptique. Les sociétés évoluent avec leur époque, c'est une loi naturelle. Si notre devoir était de conserver absolument chaque vestige du passé, pourquoi n’écrivons-nous pas aujourd'hui en caractères cunéiformes ? C’est pourtant le tout premier système d'écriture de l'humanité, ce qui n'est pas un mince symbole historique !

Les élèves ne manquent pas d'intelligence sous prétexte qu'ils butent sur la numération romaine ; ils sont simplement le produit de leur temps. Une écriture n'est, au fond, qu'un canal de transmission. Si un code ancien devient obsolète et freine la communication, à quoi bon s'y cramponner ? L'essence même d'un système d'écriture réside dans sa fluidité : il doit livrer le message, et non l'entraver. Le reste relève du folklore ou de la nostalgie. Après tout, ce sont les peuples qui façonnent la culture, et non l’inverse.

Alors certes, je n'ai sans doute pas la légitimité d'une citoyenne française ou européenne pour clore ce débat. Mais après tout, j’habite cette langue et j’utilise le français chaque jour que Dieu fait.

Et vous, qu’en pensez-vous ?


Langue française : Pourquoi utilise t-on toujours les chiffres romains?

Source : Ekaterina Chizhevskaya / Getty Images

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